Déséquilibre du Monde

Le Bon publie en 1923 Le Déséquilibre du monde, ouvrage de géopolitique dédié au général Charles Mangin 1, dans lequel on le voit approuver le programme économique de Mussolini, à qui le roi Victor-Emmanuel III s’était vu contraint d’octroyer les pleins pouvoirs. Le Bon cite en particulier un extrait de son discours prononcé à Rome devant les représentants de la chambre de commerce international : « Les principes économiques dont le nouveau gouvernement italien entend s’inspirer sont simples. Je crois que l’État doit renoncer aux fonctions économiques, surtout à celles ayant un caractère de monopole, fonctions pour lesquelles il se montre souvent insuffisant. Je crois qu’un gouvernement qui se propose de soulager rapidement les populations de la crise survenue après la guerre doit laisser à l’initiative privée le maximum de liberté d’action et renoncer à toute législation d’intervention et d’entrave, qui peut sans doute satisfaire la démagogie des parlementaires de gauche, mais qui, comme l’expérience l’a démontré, n’aboutit qu’à être absolument pernicieuse aux intérêts et au développement de l’économie. » La nature fondamentalement antilibérale et antidémocratique du mouvement fasciste ne transparaissait pas dans ce discours d’inspiration sociale libérale et Le Bon, alors âgé de quatre-vingt-deux ans, semblait loin de penser que Mussolini avait dans ses cartons le projet d’un « État corporatif » qui allait mettre sous tutelle les forces du capital, de l’industrie, du commerce et du travail. Ce soutien de principe ainsi que l’hommage épistolaire de Mussolini suffiront pour que certains (Zeev Sternhell) fassent de Le Bon un inspirateur du fascisme et, par extension, un laudateur du régime dictatorial.

Instabilité politique, chômage chronique, inflation galopante, misère populaire, l’Italie sombrait au début des années 1920 dans l’anarchie ; aux attentats, émeutes, grèves, sabotages, insurrections paysannes répondaient de brutales et sanglantes répressions policières, les uns comme les autres dénoncés par l’auteur. On ne peut d’ailleurs comprendre Le Bon sans que soient prises en compte sa hantise de la violence et sa condamnation de « la barbarie humaine ». Ce à quoi il adhérait, c’est à l’ambitieuse volonté de reconstruction nationale manifestée par Mussolini, au retour de l’État de droit et de la stabilité, au développement industriel et commercial, aux réformes économiques et sociales destinées à améliorer le sort d’une population durement éprouvée par la dépression économique. Ne lui déplaisait peut-être pas non plus « l’accent mis par le fascisme à ses débuts sur la modernité, la science, la vitesse et le prestige 2 ». On reste toutefois frappé de stupeur face à la cécité du sociologue 3, puisque l’Italien, avec son enflure, ses rodomontades, sa prétention à tout vouloir régenter, évoque à l’évidence les meneurs de foules populistes qu’il avait décrits un quart de siècle plus tôt. Erreur d’appréciation d’autant plus étonnante — mais le savait-il seulement? — que celui qui deviendra le Duce avait milité dans diverses organisations proches du syndicalisme révolutionnaire, avait été le premier leader politique occidental à reconnaître la légitimité du régime bolchevique et était membre du PSI depuis 1900, parti doté d’un programme fortement teinté de marxisme-léninisme. Son mentor était une amie de Lénine, la Russe Angelica Balabanova, mandatée par ce dernier pour œuvrer à la révolution prolétarienne mondiale. Le Bon ne sera pas le seul, tant s’en faut, à succomber au syndrome de la chouette de Minerve, qui veut que l’intelligibilité d’un phénomène historique n’est possible que lorsque celui-ci appartient définitivement au passé. « En politique, écrivait Alexis de Tocqueville, ce qu’il y a de plus difficile à apprécier, c’est ce qui se passe sous nos yeux. » Aux yeux de nombreux hommes politiques et intellectuels de renom, Churchill, Roosevelt, Sorel, Teilhard de Chardin, Gabriele d’Annunzio, Pareto, Pirandello, Spengler, Ezra Pound, Yeats, T. S. Eliot, D. H. Lawrence, Maurras, Montherlant … Mussolini apparaissait comme un mal nécessaire, un des rares leaders politiques à pouvoir restaurer la paix civile en Italie. Pour Winston Churchill, autre lecteur de Le Bon, Mussolini représentait un « antidote au poison bolchevique ». « Il est parfaitement absurde, déclara le Britannique quelques années plus tard, le 21 janvier 1927, lors d’un discours prononcé à l’ambassade d’Angleterre de Rome en présence de Benito Mussolini, de dire que le gouvernement italien ne s’appuie pas sur une base démocratique. Si j’avais été italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement avec vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre lutte victorieuse. Votre mouvement a rendu service au monde entier. L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre les forces subversives. Cette manière est d’appeler la masse du peuple à une coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré qu’en défendant l’honneur et la stabilité civile, elle donne l’antidote nécessaire au poison russe. »

Dans Le Déséquilibre du monde, Le Bon ne se limite pas à l’examen de la situation conjoncturelle en Italie, son étude du fait dictatorial survole l’étendue de l’histoire et cherche à en tirer une leçon de portée universelle. C’est principalement autour du mot de Napoléon : « L’anarchie ramène toujours au pouvoir absolu », que s’articule son discours. Cette maxime mériterait, pour Le Bon, d’être gravée dans le marbre. Lorsque l’anarchie en arrive au stade de la guerre civile ou de la révolution permanente, l’établissement d’une dictature — tantôt militaire tantôt populiste — se révèle nécessaire pour juguler le chaos social 4. Anarchie et dictature, couple infernal que tout au long de sa carrière il n’a cessé de de’signer comme les plus sérieux agents de destruction à l’œuvre dans la société moderne.

La dictature constituait, à ses yeux, une situation provisoire, un état d’exception, un palliatif pouvant contribuer à remettre sur les rails un pays au bord du gouffre, et il s’en est expliqué dans un article paru en 1924, consacré à la résurgence des régimes dictatoriaux : « Leur utilité [celle des dictatures] est transitoire, leur pouvoir doit être éphémère 5. » Dans L’Évolution actuelle du monde (1927), Le Bon rapprochera léninisme et mussolinisme, et laissera percer son amertume face à la recrudescence de l’autoritarisme en Europe : « Nous sommes à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre désastreuse cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de dictature reparaît partout. »

Jugement hâtif et superficiel que de voir en lui un thuriféraire du fascisme, car il soulignait aussitôt le formidable danger d’un tel régime: « L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite à tout contrôle, ses erreurs peuvent, comme le prouve abondamment l’histoire, entraîner un peuple vers d’irréparables désastres. » Désastres contre lesquels, nous aurons l’occasion d’y revenir, il n’a cessé de mettre en garde ses contemporains. À la veille de sa mort, alors que les Italiens connaissaient une sensible amélioration de leur niveau de vie — réduction du chômage et : les impôts, augmentation des salaires, semaine de 40 heures, assurance maladie, colonies de vacances pour les défavorisés, construction de crèches et de maternités mais aussi des premières autoroutes européennes, etc. —, Le Bon avait déjà pris ses distances avec le régime de Mussolini, qualifié de « réactionnaire », regrettant que l’Italie, l’Espagne, la Pologne, la Grèce — la Turquie, la Yougoslavie, la Roumanie et le Portugal, aurait-il pu ajouter — aient à subir de « pesantes dictatures ». Les Latins, comme les Russes et les Orientaux, ne pouvaient-ils donc se passer de maîtres, étaient-ils à jamais condamnés à paver la voie à des despotes ? « Si les dictatures ont tendance à se perpétuer, consignait-il alors, c’est que la plupart des hommes, pour s’éviter l’effort de se guider eux-mêmes, cherchent un maître capable d’orienter leurs pensées et leur conduite. »

L’arbre ne doit pas cacher la forêt, il n’est que d’ouvrir Le Bon pour comprendre qu’il était un acharné défenseur de la primauté du droit et de la pluralité des partis, un ennemi juré de la dictature. « Il est infiniment préférable de vivre sous l’anonyme dictature de la Loi plutôt que sous celle d’un chef — mais ceux qui n’accepteraient pas la première se verront contraints d’accepter la seconde. » Certes, Le Bon se prononçait pour une société d’ordre et de hiérarchie, défendait le droit à la propriété privée, etc., mais il apparaît aussi, et cela n’est nullement antinomique, comme un homme de progrès et de pondération, un penseur épris de liberté, de justice, de tolérance et de solidarité sociale, un « bourgeois éclairée » comme il se décrivait lui-même, qui place le dialogue et le compromis au centre de sa vision du monde, toutes valeurs par essence incompatibles avec la doctrine fasciste. Comme le souligne Benoît Marpeau, dont l’impartialité ne peut être mise en doute : « Il est sans doute possible de repérer chez Le Bon des thèmes repris par les fascismes, mais l’aspect hétéroclite des héritages auxquels ces courants empruntent rend l’entreprise peu signifiante. Surtout, définir son apport en terme de préfascisme revient à passer sous silence en ce qui le concerne les résistances à ce qui constitue une démarche vers le fascisme. Or, celles-ci sont enracinées profondément, participant à la fois d’une formation intellectuelle, d’une conviction politique et d’un système de relations sociales.» Ajoutons à cela que, hormis pendant la guerre de 14-18, on n’a guère vu Le Bon faire preuve de nationalisme, cette composante majeure du fascisme, au contraire on l’a vu pourfendre le bonapartisme et le boulangisme, qui infuseront le nationalisme exacerbé de Maurras et consorts. « Si nous voulons juger de la valeur actuelle d’une conception politique pour laquelle tant d’hommes sont morts et sont destinés à mourir, relevait-il en 1920, nous pouvons dire que le principe des nationalités, avec les fragments de vérité qu’il contient, et les espérances qu’il fait luire, appartient à la famille des grandes illusions mystiques qui, à certaines périodes de l’histoire, ravagent le monde et transforment la vie des peuples. » Dans le cas de Le Bon, on devrait plutôt parler de patriotisme, les articles rédigés lors du conflit susnommé encourageaient principalement la population à faire bloc autour des valeurs républicaines, à raffermir le moral de la nation et à promouvoir l’idée de réconciliation sociale.

1. Le général Mangin (1866-1925). Membre de la mission Congo-Nil en 1898, il est l’un de ceux qui décidèrent d’enrôler des troupes sénégalaises — les fameux tirailleurs — dans les rangs de l’armée. Il incarnait le type de l’officier colonial, impétueux et dominateur, décidé à forcer les événements. Partisan de l’offensive, il contribua de façon décisive à la victoire des armées françaises en 1918.

2. Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 1989.

3. Cécité au sens figuré comme au sens propre, Le Bon est alors âgé de quatre-vingt-deux ans et il est partiellement aveugle depuis le début des années 1920 en raison d’une protection oculaire insuffisante lors de ses expériences sur la nature de l’énergie.

4. « Les auteurs grecs ont décrit les deux situations typiques dans lesquelles surgissent des mouvements autoritaires, qu’on ne saurait attribuer ni à la droite aristocratique ni à la gauche libérale : la “tyrannie ancienne” est contemporaine de la transition entre les sociétés patriarcales et les sociétés urbaines et artisanales, la “tyrannie moderne” sort des luttes de faction à l’intérieur des démocraties, la première plus souvent militaire, la seconde civile. » Raymond Aron, L’Opium des intellectuels, opus cité.

5. « L’évolution de l’Europe vers des formes diverses de dictature », Annales politiques et littéraires, 1924.

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Henri-Frédéric Amiel

Mon lot, après tout, est bon et enviable et les compensations à mes ennuis n’ont pas manqué. Si j’ai eu à souffrir dans ma chair, dans mon cœur, dans mon orgueil, beaucoup plus que ne le sait le monde, si j’ai été froissé, méconnu, calomnié souvent, et si j’ai pris parfois en pitié ma vie et en dégoût ma carrière, maintenant tout cela est oublié, rejeté dans le sac de derrière et je demeure content de ce que j’ai, tranquille, bienveillant, reconnaissant, sans rancune, sans envie et presque sans désir. Ma jeunesse est passée, mon avenir est borné, ma force est amoindrie ; mais il me semble que j’ai fait quelques progrès en sagesse et en bonté, en oubli des injures et en désintéressement. J’ai donné un peu de bonheur à ceux qui me l’ont permis. Mon existence n’a pas été perdue.

Il est facile d’imaginer mieux, je veux dire un meilleur emploi de mes jours ; mais le succès est aussi une vanité, et il est préférable de savoir s’en passer à savoir l’obtenir. Si le but de la vie est la gloire et le bruit, j’ai manqué la vie. Si le but est l’éducation de soi-même et l’influence bienfaisante sur autrui, alors mes quarante années n’auront pas été absolument stériles ; et mes amis pourront m’absoudre a‘ ma mort. Quant aux autres, leur opinion m’est indifférente, et même je trouve une certaine douceur dans cette indifférence, qui n’est pas du mépris, ni du dédain, mais du détachement. J’aime profondément la sympathie mais je ne veux pas souffrir de l’injustice ni gémir d’une privation.


Journal Intime, Tome VII, 8 mars 1868 [extrait]

!rrévolution & Démocr@ssie

En somme « si l’origine d’une révolution est parfois (on pourrait dire partiellement) rationnelle, il ne faut pas oublier que les raisons invoquées pour la préparer n’agissent sur les foules qu’après s’être transformées en sentiments. Avec la logique rationnelle, on peut montrer les abus à détruire mais, pour mouvoir les multitudes, il faut faire naître en elles des espérances. On n’y arrive que par la mise en jeu d’éléments affectifs et mystiques, donnant à l’homme la puissance d’agir [9] ».

Cette analyse s’applique en tout point à la Révolution française. La difficile fin de règne de Louis XIV, la prétention des nobles à gérer seuls le royaume pendant la minorité de Louis XV, leur alliance avec les parlementaires contre Louis XV puis Louis XVI, leur refus grandissant de l’autorité royale, la montée du « ministériat » et l’influence des grands commis, voilà pour les faits. La remise en cause tant de l’autorite divine par Diderot et Voltaire que de l’autorité monarchique telle qu’elle fonctionnait en France par le Montesquieu des Lettres persanes, l’espoir d’une société nouvelle où tous les maux de l’ordre ancien seraient bannis dans une sorte de paradis retrouvé prôné par Jean-Jacques Rousseau, voilà pour les idées. Quelques difficultés économiques, un roi trop faible, une reine autrichienne, des ministres tout-puissants, et d’ambitieux aristocrates en rupture de ban feront le reste.

Ce schéma est sensiblement analogue à celui de la révolution russe.

Ce qui rapproche les deux peuples, c’est d’ailleurs leur caractère conservateur. Or, comme le souligne très bien Le Bon, « contrairement à ce qu’on pourrait croire, les peuples très conservateurs sont voués aux révolutions les plus violentes. Étant conservateurs, ils n’ont pas su évoluer lentement pour s’adapter aux variations de mil’ieu et, quand l’écart esr devenu trop grand, il’s sont obligés de s’y adapter brusquement. Cette évolution subite constitue une révolution. » Le phénomène nous frappe encore de nos jours [10]). Le processus est en gros toujours le même. Un « despote éclairé » tente de moderniser les structures économiques et politiques du pays. Il se heurte à une résistance des mentalités, restées religieuses et attachées à des modes de vie traditionnels, qu’il sous-estime et tente de forcer. Le peuple, aiguillonné par des intellectuels, proteste. Mais la protestation des uns et des autres n’a pas le même sens. Tandis que des intellectuels luttent contre l’autorité, qu’ils déclarent trop forte du « despote éclairé », le peuple, lui, lutte, sans le savoir, contre la modernité que celui-ci tente d’imposer et qui bouleverse son mode de vie et de pensée. Un mécontentement exploite l’autre. Mais on n’entend que le premier, celui qui a la parole, celui des intellectuels et des bourgeois. Et le souverain fait généralement l’erreur de ne faire des concessions qu’à ceux qui crient au despotisme : il convoque ou crée des assemblées, tente de démocratiser le régime, sans voir que la foule ne désarmera pas pour autant, puisque ce n’est pas ce qu’elle réclame, elle. Le résultat est que ces concessions ne serviront qu’à rendre plus facile la révolte de la masse. Elle s’engouffre dans ces nouvelles portes ouvertes à ses revendications, revendications largement occultées par l’intelligentsia qui, elle, a un but politique échappant largement à l’entendement et aux désirs profonds de la foule. C’est ce qui frappe à la lecture des cahiers de doléances apportés aux États généraux. Le hiatus est complet entre ce que réclame le peuple et ce que vont tenter d’établir les révolutionnaires ; entre les problèmes locaux, ponctuels, matériels, soulevés par les cahiers, et les ambitions de reconstruction d’une société sur des bases nouvelles qui sont celles des révolutionnaires… C’est ainsi que pour le peuple, utilisé une fois de plus par de plus puissants que lui, une dictature remplacera l’autre ; fondée sur des principes nouveaux, certes. Mais y verra-t-il une différence ?

Tandis qu’au sommet les loups se de’chirent entre eux, le peuple se désinte’resse le plus souvent, la crise passée, de leurs querelles, heureux de retrouver la sécurité et la stabilité perdues dans l’ordre nouveau et dictatorial qui ne manque jamais de renaître des cendres de l’ordre ancien.

Très peu de temps après la parution de Psychologie des révolutions, en février 1913, Charles Péguy écrit dans L’argent : « Toute cette histoire de France est tellement Louis XVI, n’étant plus assez roi, fut déplacé par une République plus roi. Ce Louis XVI était bon. Ce n’est pas cela que l’on demande à un gouvernement. Ce que l’on demande à un gouvernement, c’est d’être ferme. Ce Louis XVI était un gros, un bon, un pacifiste, un débonnaire, un humanitaire. Un philosophe. On le lui fit bien voir. Il fut déplacé par les suivants. »

 

De la révolution à la dictature

Ce phénomène de retour a‘ un pouvoir fort après une révolution, qui frappe, tant dans la Révolution française avec l’avènement de Bonaparte que dans la révolution russe avec l’arrivée de Staline, ou encore dans la révolution chinoise ou iranienne avec la toute-puissance de Mao Tsé-Toung ou celle de Khomeiny, quelle en est la signification profonde ?

À la page 46 de Psychologie des révolutions, Gustave Le Bon affirme : « La science n’a pas encore découvert la baguette magique capable de faire subsister une société sans discipline. Nul besoin de l’imposer quand elle est devenue héréditaire. Mais lorsqu’on a laissé les instincts primitifs détruire les barrières péniblement édifiées par de lentes acquisitions ancestrales, elle ne peut être reconduite que par une tyrannie énergique. »

On retrouve là toute la théorie lebonienne des accumulations héréditaires et de la psychologie des foules.

Et cela explique bien la survivance chez le peuple français comme chez les Russes, pour ne prendre que ces deux exemples, des structures du passé après leur révolution et jusqu’à nos jours. « Un monarque peut être renversé facilement par des conspirateurs mais ces derniers sont sans force contre les principes que le monarque représente. » Et Le Bon a cette très belle phrase :

« Un monarque c’est un principe soutenu par l’opinion [11]. » que la France soit restée monarchique sous une apparence républicaine ne fait plus aujourd’hui de doute pour personne. Que la Russie ait adoré Staline comme elle avait naguère adoré le tsar, et qu’elle aime, au fond, les régimes autocratiques convenant peut-être à l’émotivité, à l’anarchisme latent de l’âme slave, n’est pas forcément non plus une idée absurde.

Tout cela, Gustave Le Bon le résume dans une phrase de Psychologie du socialisme : « Il est fort possible que les socialistes puissent recruter (un jour) parmi eux les soldats d’une révolution mais ce seront des soldats qui se tourneront bien vite vers le panache du César qui viendra étouffer cette révolution [12]. »

La dictature, c’est dans différents articles mais surtout dans un ouvrage écrit à la fin de sa vie en 1927, L’évolution actuelle du monde, que Le Bon en parle le plus.

Si une dictature peut résulter d’une révolution, elle peut aussi naître d’un régime démocratique. C’est la grande leçon des temps modernes, celle que Gustave Le Bon a comprise avant tout autre. Dès 1924 [13], il l’écrit dans un article paru dans les Annales politiques et littéraires [14] : « L’évolution de l’Europe vers des formes diverses de dicrature. » Il le répétera dans un article intitulé « La révolte du nombre contre les élites » paru dans la même revue en juin 1926, et il reprendra l’ensemble de sa pro-blématique dans L’évolution actuelle du monde.

 

Les dictatures de droite et de gauche sont-elles assimilables les unes aux autres ?

L’idée-force de cette problématique, idée admise aujourd’hui mais originale à cette époque, est que « la dictature de gauche est assimilable à la dictature de droite ». La prétendue dictature du prolétariat, dit Le Bon dans La révolte du nombre contre les élites, n’est qu’une « dictature exercée sur le prolétariat par un petit groupe de meneurs [15] ». Et Le Bon de reprendre à son compte la citation d’un parlementaire anglais : « C’est par le gouvernement de’mocratique que la liberté a été acquise et peut être maintenue. Les autres solutions sont le fascisme et le communisme. L’un et l’autre sont contraires à la liberté et lui sont funestes. »

Quelle est la cause de cette montée des dictatures ? Dans « L’évolution de l’Europe [16] … », Le Bon affirme que ce sont d’une part l’anarchie consécutive à la grande guerre, d’autre part l’insuffisance des collectivités à résoudre les problèmes difficiles que crée la civilisation moderne qui sont à l’origine de la montée des « pouvoirs personnels ». Dans « La révolte du nombre [17]…» il fait une autre analyse : « Les civilisations furent toujours guidées par des élites possédant des forces matérielles ou intellectuelles supérieures à celles des autres citoyens. Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque époque, mais elles eurent toujours comme caractéristiques le prestige. Dès que le prestige s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à disparaître. C’est à ce dernier phénomène que nous assistons aujourd’hui. » Quelle qu’en soit la cause, la « révolte du nombre » est donc bien à l’origine de la dictature. En effet, les moyens permettant de dominer l’anarchie ne sont pas nombreux. La dictature est l’un des plus employés. Il cite alors l’exemple de l’Italie et de l’Espagne.

Qui sont les dictateurs ? Réfutant l’opinion d’un historien de l’époque selon lequel les dictateurs viennent toujours de partis de gauche, et citant l’exemple de Primo de Rivera dont « il est difficile de dire qu’il soit le représentant des partis avancés », Le Bon dit que si généralement ils sortent des partis de gauche (Mussolini par exemple), pourtant il n’y a pas de règle. « L’Europe marche certainement vers des gouvernements à base dictatoriale ; mais nous ne savons pas encore sous quelle forme se manifesteront ces gouvernements (…), ces futurs dictatures pourraient être celles de Premiers ministres indépendants du Parlement et possédant pour un petit nombre d’années fixées d’avance un pouvoir absolu manifesté par des décrets-lois. »

Il ne faut pas oublier que 1926 est précisément l’époque où, en France, les décrets-lois prennent une très grande importance au point que le Parlement est « court-circuité » par les ministres qui se sont ainsi arrogé le droit de « légiférer » par décret. Il n’est que de penser à Poincaré. Peut-être y a-t-il là aussi une allusion à Wilson. Cette analyse est en tout cas prémonitoire des événements de 1940 où Laval remplit parfaitement le rôle du « Premier ministre dictateur » sous l’égide vacillante de Pétain, prémonitoire aussi des événements de 1958 où de Gaulle utilise son poste de président du Conseil comme tremplin, non certes pour une dictature mais pour un pouvoir personnel (il semble que Le Bon ne fasse pas toujours la distinction entre les deux phénomènes).

La montée des dictatures est également liée, dans l’esprit de Le Bon, aux difficultés d’application du parlementarisme qu’il souligne dans L’évolution actuelle du monde : « Le mouvement qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces collectives qui prétendent les remplacer (…) Dès qu’un peuple s’élève à certaines formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs comme les parlements deviennent incapables de le gouverner. » Et plus loin : « La pensée individuelle est aux puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse formidable du vaisseau (…) Les parlements sont devenus, en raison même des inle’n’iorite’s psychologiques de toutes les collectivités, toralement iimpuissants, quand ils n’ont pas a‘ leur tête une personnalité suilisaimnent fort [18].»

Ces lignes ont pour nous aujourd’hui un indéniable accent gaullien. On peut dire que de Gaulle est celui qui appliquera le plus fidèlement les « découvertes » psychologiques leboniennes. Élu par un parlement, il s’en démarque très vite et, se faisant élire par le peuple tout entier, restaure la place, vacante depuis la crise du l6 mai 1877, de « chef d’État », cumulant la légitimité de l’ancien président de la République et la toute-puissance de l’ancien président du Conseil. C’est sans doute le pessimisme naturel de Le Bon qui l’empêche d’envisager cette solution, médiane en quelque sorte, entre parlementarisme et dictature : le pouvoir personnel, ou plutôt en termes actuels et moins chargés d’une consonance péjorative : la personnalisation du pouvoir.

L’analyse de Le Bon s’applique aussi à un tout autre cas : celui de l’Allemagne où Adolf Hitler, qui vient de sortir de la prison où il a écrit NSDAP, Mein Kampf, n’est encore que le chef contesté du « Parti ouvrier national-socialiste allemand ». Hitler et son parti auront 12 députés en 1928 mais, en juillet 1932, Hitler aura l3 400 000 voix aux élections, et 132 députés au Reichstag. En 1933, il sera appelé au pouvoir par Hindenburg.

Hitler a-t-il tiré ses recettes des analyses leboniennes ? Ses discours sont certes le prototype de ceux qui plaisent aux foules. Le 23 mars 1933, en tout cas, le schéma prévu par Le Bon se réalise : le chancelier Hitler s’est fait donner les pleins pouvoirs pour quatre ans. En août 1934, triomphe de la « psychologie des foules » : Hitler est élu par une foule enthousiaste à 88 % des voix.

« Rétablir l’ordre est la fonction essentielle d’un dictateur ; mais son action est incomplète s’il ne crée pas chez les hommes soumis à son autorité un idéal nouveau capable d’unifier leurs sentiments et leurs pensées. »

Hitler a-t-il lu ces lignes ? Il a, en tout cas, trouvé un idéal à la mesure de l’Allemagne humiliée, un idéal dont Le Bon avait largement prévu et critiqué le contenu : l’idéal de la race supérieure. Sa mission, clamait-il, était simple ; il avait été appelé par le destin afin de sauver l’Allemagne en lui assurant dans le monde la position dominante à laquelle elle a vocation. Quant au moyen de parvenir à un tel but, il était le plus propre à galvaniser l’orgueil du peuple, à imposer au Reich une unité sans faille, à exalter la gloire du Führer dans les siècles. Ce moyen, c’était la guerre.

  • 10. La révolution islamique d’Iran en est un exemple.
  • 11. Psychologie des révolutions, p. 40.
  • 12. Psychologie du socialisme, p. 56.
  • l3. À l’époque, Mussolini s’était vu confier par le roi Victor-Emmanuel le 25 ottobre 1922, puis par la Chambre, les << pleins pouvoirs » , mais ce n’est que le 3 janvier 1923 qu’il s’attribuera le pouvoir dictatorial. Le Bon est là, comme toujours, au cœur de l’actualité.
  • l4. Annales politiques et littéraires, mars 1924, p. 231.
  • 15. Le passage entier est le suivant: « Les masses populaires qui. malgré toutes les données de la psychologie, croient une dictature collective possible. réclament celle du prolétariat. Elles ne soupçonnent pas à quel degré de servitude les conduirait un tel régime. Des députés anglais, chargés, récemment, d’aller en Russie étudier le bolchevisme … ont vite reconnu que la prétendue dictature du prolétariat n’était, en réalité, qu une dictature sur le prolétariat exercée par un petit nombre de meneurs n ’ayant que la terreur et les massacres comme moyens de gouvernement. Aucune trace de liberté dans ce sombre empire, pas même celle pour les ouvriers de se mettre en grève. »
  • 16. Annales politiques et littéraires, mars 1924.
  • l7. Ibid., juin 1923.
  • 18. Op. cit., p. 148.

Gustave Le Bon | Clés et enjeux de la psychologie des foules | par Catherine Rouvier | 2è partie : La psychologie des foules à l’épreuve des faits | Titre III : La guerre | Ch.II : Les armes psychologiques dans la guerre |

Pour que les menaces dont l’avenir paraît enveloppé soient évitées, il faut étudier sans passions et sans illusions les problèmes qui se dressent de toutes parts et les répercussions dont ils sont chargés. Tel est le but du présent ouvrage.

Cet avenir, d’ailleurs, est surtout en nous-mêmes et tissé par nous-mêmes. N’étant pas fixé comme le passé, il peut se transformer sous l’action de nos efforts. Le réparable du présent devient bientôt l’irréparable de l’avenir. L’action du hasard, c’est-à-dire des causes ignorées, reste considérable dans la marche du monde, mais il n’empêcha jamais les peuples de créer leur destinée.


Gustave Le Bon | Le Déséquilibre du Monde 1923 | Introduction | La Physionomie actuelle du Monde |

La complication des problèmes sociaux qui agitent aujourd’hui la vie des peuples tient en partie à la difficulté de concilier des intérêts contradictoires. 

Pendant la paix les divergences entre peuples et entre classes d’un même peuple existent également, mais les nécessités de la vie finissent par équilibrer les intérêts contraires. L’accord ou tout au moins un demi-accord s’établit.

Cette entente toujours précaire ne survit pas aux profonds bouleversements comme ceux de la grande guerre. Le déséquilibre remplace alors l’équilibre. Libérés des anciennes contraintes, les sentiments, les croyances, les intérêts opposés renaissent et se heurtent avec violence.

Et c’est ainsi que depuis les débuts de la guerre le monde est entré dans une phase de déséquilibre dont il ne réussit pas à sortir.

Il en sort d’autant moins que les peuples et leurs maîtres prétendent résoudre des problèmes entièrement nouveaux avec des méthodes anciennes qui ne leur sont plus applicables aujourd’hui.

Les illusions sentimentales et mystiques qui enfantèrent la guerre dominent encore pendant la paix. Elles ont créé les ténèbres dans lesquelles l’Europe est plongée et qu’aucun phare directeur n’illumine encore.


Gustave Le Bon | Le Déséquilibre du Monde 1923 | Introduction | La Physionomie actuelle du Monde |

La compréhension des événements n’est possible qu’en tenant compte des différences profondes séparant les impulsions affectives et mystiques des influences rationnelles. Elles expliquent pourquoi des individus d’une intelligence supérieure ont accepté, à toutes les époques, les plus enfantines croyances : l’adoration du serpent ou celle de Moloch, par exemple. Des millions d’hommes sont dominés encore par les rêveries d’illustres hallucinés fondateurs de croyances religieuses ou politiques. De nos jours, les chimères communistes ont eu la force de ruiner un gigantesque empire et de menacer plusieurs pays.

C’est également parce que le cycle de l’intelligence a peu d’action sur celui des sentiments qu’on vit, dans la dernière guerre, des hommes de haute culture incendier des cathédrales, massacrer des vieillards et ravager des provinces, pour l’unique satisfaction de détruire.


Gustave Le Bon | Le Déséquilibre du Monde 1923 | Introduction | La Physionomie actuelle du Monde |

Les civilisations modernes se présentent sous deux faces, tellement dissemblables, tellement contradictoires, que vues d’une planète lointaine, elles sembleraient appartenir à deux mondes entièrement différents.

Un de ces mondes est celui de la science et de ses applications. Des édifices qui le composent rayonnent les éblouissantes clartés de l’harmonie et de la vérité pure.

L’autre monde est le ténébreux domaine de la vie politique et sociale. Ses chancelantes constructions restent enveloppées d’illusions, d’erreurs et de haines. Des luttes furieuses le ravagent fréquemment.

Cet éclatant contraste entre les divers domaines des grandes civilisations tient à ce que chacun d’eux est formé d’éléments n’obéissant pas aux mêmes lois et n’ayant pas de commune mesure.

La vie sociale est régie par des besoins, des sentiments, des instincts légués par l’hérédité et qui pendant des entassements d’âges, représentèrent les seuls guides de la conduite.

Dans cette région, l’évolution progressive demeure très faible. Les sentiments qui animaient nos premiers aïeux : l’ambition, la jalousie, la férocité et la haine, restent inchangés.

Durant des périodes, dont la science révèle l’accablante longueur, l’homme se différencia peu du monde animal qu’il devait tant dépasser intellectuellement un jour.

Restés les égaux des animaux dans le domaine de la vie organique, nous les dépassons à peine dans la sphère des sentiments. C’est seulement dans le cycle de l’intelligence que notre supériorité est devenue immense. Grâce à elle les continents ont été rapprochés, la pensée transmise d’un hémisphère à l’autre avec la vitesse de la lumière.

Mais l’intelligence qui, du fond des laboratoires, réalise tant de découvertes n’a exercé jusqu’ici qu’un bien faible rôle dans la vie sociale. Elle reste dominée par des impulsions que la raison ne gouverne pas. Les sentiments et les fureurs des premiers Âges ont conservé leur empire sur l’âme des peuples et déterminent leurs actions.


Gustave Le Bon | Le Déséquilibre du Monde 1923 | Introduction | La Physionomie actuelle du Monde |